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Institut de la décentralisation

Revue "Pouvoirs Locaux N° 58"

Politiques publiques

Dépendance & handicap : clarifier les rôles.

Comment améliorer l’efficacité de la décentralisation ?

par Jean-Philippe Lamarche, Conseil en communication, & Guy Sudre, Consultant en gérontologie

Jean-Philippe Lamarche et Guy Sudre poursuivent ici leur réflexion sur l’évolution de la décentralisation face aux problèmes — montants — du vieillissement, de la dépendance et du handicap (Cf. Pouvoirs Locaux N° 57) Face à la croissance des besoins, l’Etat et les collectivités locales apparaissent mal armés et les bénéficiaires se heurtent trop souvent à la complexité administrative, à des dysfonctionnements de tous ordres et à la dispersion des responsabilités. Il n’est possible en la matière d’être plus efficace, soulignent les auteurs, que si l’on est réellement à l’écoute des besoins. La décentralisation peut, estiment-ils, rapprocher les décideurs de la réalité des problèmes, à condition que les rôles soient clarifiés. Le département a désormais un rôle prépondérant à jouer, mais les responsabilités ne sont pas claires entre les échelons de proximité (communes, EPCI) et la région pourrait utilement être investie d’une mission globale de coordination, de cohésion et d’équité territoriale. L’objectif est de simplifier les procédures, de raccourcir les délais et de permettre une réelle convergence des énergies…

Avec une espérance de vie qui progresse de trois mois tous les ans, le risque de dépendance devient pour beaucoup de personnes âgées le corollaire immédiat du fort allongement de la durée de la vie. Mais il faut élargir le propos à la dépendance en général, à la perte d’autonomie — que celle-ci touche les personnes âgées ou handicapées —, et s’interroger sur l’évolution souhaitable des politiques publiques en la matière.

Rechercher le maintien de l’autonomie de ces personnes ne va pas sans la volonté de permettre à chacun, atteint par la vieillesse ou le handicap, de vivre en étant le plus indépendant possible, ce qui n’exclut pas la nécessité de satisfaire les besoins élémentaires en soins et services. Basée sur l’écoute des personnes, cette politique sera à l’avenir de plus en plus exigeante pour les élus, les fonctionnaires et l’ensemble des autres prestataires des différents actes de soins, d’accompagnement, de services ou encore d’animation. Pour assurer des réponses de qualité, il faut être conscient que la volonté seule ne suffit pas. Les réponses relèvent de la solidarité, des droits ouverts par des cotisations obligatoires et de la prévoyance individuelle, mais des équilibres nouveaux doivent être trouvés entre le « qui finance ? », le « qui décide ? », et, si l’on peut dire, le « qui consomme ? ». Même si c’est nécessaire, il ne suffit pas de rapprocher le décideur des besoins pour résoudre les problèmes : la manière et l’esprit dans lesquels sont mis en œuvre les lois et règlements comptent tout autant.

Bien connaître la manière actuelle de traiter les divers aspects de la question — solidarité, droits et prévoyance personnelle — permet de discerner les problèmes non résolus et les dysfonctionnements qui existent. Il est probable aussi que les réponses qui pourront être apportées à l’avenir, notamment à travers certaines évolutions souhaitables en matière de décentralisation, laisseront subsister des problèmes. L’essentiel ici est peut-être de favoriser une évolution des mentalités et des comportements des divers acteurs de terrain ? Encore faut-il la susciter !

Cerner les besoins, analyser les dysfonctionnements

Par solidarité, il faut entendre, au sens large, celle manifestée aux niveaux national et local publics, ainsi que par les organisations privées et les actions individuelles. Sa mise en œuvre a fortement évolué dans le temps, en fonction des droits acquis par cotisations et des évolutions économiques favorables. On peut se féliciter de cette transformation tout en regrettant qu’elle ait pu entraîner certaines « pertes » dans l’attention à l’autre et l’écoute. Lorsqu’elle est organisée, la solidarité est toujours payée par quelqu’un : soit de manière obligatoire à travers l’impôt (national ou local), soit de manière volontaire à travers les dons. Une bonne situation économique ne rend pas plus généreux, mais rend plus indolores certaines taxations — d’autant que le lien n’est pas toujours clair entre le prélèvement et l’objet qu’il finance.

Le cas de l’aide personnalisée à l’autonomie (APA) est particulier. Il s’agit bien d’une action de solidarité « de masse » financée par le contribuable, en particulier à travers les impôts locaux. Les plafonds initiaux, malgré les derniers ajustements, en font une « allocation » versée à des personnes disposant de ressources au-delà des revenus modestes et même au-dessus du niveau moyen des revenus nationaux. Comment qualifier cette ressource ? Solidarité ou rattrapage d’un risque non couvert par un système de cotisations obligatoires ?

Cotisations obligatoires et prévention individuelle

Le handicap ne peut, dans de nombreux cas, être traité à partir de droits acquis par cotisations. La dépendance due au vieillissement pose par contre le problème fondamental de la perte d’autonomie non considérée comme une maladie, celui d’un “énième” risque. Les informations sur la prestation spécifique dépendance (PSD) et l’APA ont permis à beaucoup de découvrir qu’elles n’étaient pas couvertes pour ce risque. Comment l’intégrer à l’avenir ? La réponse n’est pas simple. Augmenter les cotisations sociales paraît difficile — et politiquement incorrect. Commencer sa carrière après quelques années de précarité, après des études plus ou moins longues et se voir contraint de verser une cotisation dépendance pour son extrême vieillesse, n’est guère enthousiasmant ! Mais à défaut de système obligatoire, ne peut-on envisager l’acte de prévention individuel ?

Cette démarche de cotisation volontaire est aujourd’hui vraiment d’actualité pour les générations en fin d’activité salariée qui ne peuvent plus affirmer que l’on ne peut prévoir l’allongement de la durée de la vie. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit de situation individuelle et que nul ne peut aujourd’hui affirmer que telle personne de 60 ans vivra très vieille. Les projections démographiques restent heureusement un outil de prévisions globalisées.

Les tenants de systèmes de cotisations obligatoires et ceux de la prévoyance individuelle ont tendance à s’affronter sur ce sujet. Globalement, on constate trois tendances :

- Les personnes ne souhaitent massivement ni être assistées, ni obliger leurs enfants à supporter des charges en cas de dépendance lourde.

- Les contrats initiaux ont été créés par des secteurs assurantiels et des caisses de retraites complémentaires.

- Ces systèmes se généralisent et le monde mutualiste s’y intéresse.

Par rapport à ces trois approches de la dépendance, il faut rappeler l’existence — généralisée aujourd’hui — de systèmes de retraites (principales et complémentaires) apportant des ressources plus importantes et plus pérennes que par le passé ainsi que la prise en charge des soins à domicile ou en établissement.

Les besoins formulés, potentiels et non résolus

La dépendance oblige une personne soit à faire appel à des aides à domicile pour effectuer des actes quotidiens, soit à trouver une place dans un établissement d’accueil disposant de moyens adaptés. Même lorsque a minima c’est le conjoint ou un parent qui assure cet accompagnement, ils ont besoin d’aides ponctuelles et de plages de repos pour « souffler ». Les besoins sont en accueils de jour, temporaires ou permanents. Les besoins en soins ou services à domicile sont souvent quotidiens et à heures précises. Et les semaines ont sept jours ! Il faut savoir aussi que beaucoup renoncent, face à l’ampleur de la charge, et que nombre d’aidants refusent de proposer des séjours en établissement à leur conjoint ou leur parent. En matière d’hébergement, il existe aussi des demandes non formulées pour des établissements à un prix d’accueil modeste voire habilités à l’aide sociale.

Les besoins potentiels sont donc nombreux. Mais les problèmes non résolus le sont tout autant !

Parmi les plus souvent relevés on trouve :

- Le manque de réactivité des réponses des organismes intervenant à domicile — soins ou services —, en particulier lors des sorties d’hôpital.

- Le manque de place d’accueil de jour ou d’accueil temporaire, en particulier pour les personnes souffrant de certaines maladies (les « déments déambulatoires » par exemple).

- Le manque d’établissements d’accueil dans des secteurs voisins des familles, des amis.

- Le manque de personnel, soit faute de moyens, soit par impossibilité de recrutement.

- La difficulté de trouver des personnels qualifiés et le rythme trop lent des formations qualifiantes.

Certaines difficultés semblent provenir de dysfonctionnements, ou tout au moins de fonctionnements mal coordonnés. Tout le monde s’accorde à déplorer la longueur des délais et le « parcours du combattant » administratif auquel est confrontée la personne dépendante ou sa famille. Ils sont dus en premier lieu au manque de lisibilité de politiques de l’Etat et à certaines mesures contradictoires. L’impossibilité de s’inscrire dans des dispositifs et d’obtenir des réponses « opérationnelles » de manière rapide sont les plus souvent cités. Ou encore : la pratique obligeant à passer par des phases d’autorisations successives qui interdisent de travailler simultanément divers aspects d’un dossier, ou le risque de longueur excessive des diverses étapes (plus de cinq ans de délais pour la réalisation d’un établissement spécialisé !) Les dotations accordées à ces établissements devraient être systématiques et accompagner les autorisations. Au lieu de cela, des subtilités comme « autorisés » mais non « financés » font l’objet de pratiques officiellement révolues mais qui restent quotidiennes. De même, selon que l’on est « tutelle » ou « demandeur », les délais n’ont pas une valeur identique : la tutelle a des urgences, le demandeur doit avoir de la patience. L’urgence des tutelles s’arrête parfois et l’on ne parle plus des sujets brûlants des semaines précédentes, faute de crédits ou suite à d’imprévisibles changements de priorités. Savoir quoi demander, à qui et à quel moment sont des éléments fondamentaux en matière de gestion d’un projet.

Plutôt que d’énumérer les dysfonctionnements, on peut dire que tout dossier bien argumenté est un jour accepté, et par ailleurs qu’il n’y a pas que des dossiers bien montés présentés aux tutelles…

Décentralisation : quelles évolutions souhaitables ?

Faut-il alors mieux déconcentrer ou décentraliser — et décentraliser vers qui ? Le département joue déjà un rôle important ; les communes, qui sont les premières au contact de leur population, doivent pouvoir continuer à jouer un rôle ; quant aux régions — qui pourraient assurer en raison de leur dimension une certaine équité territoriale tant en ce qui concerne les prestations que les équipements — elles sont majoritairement absentes dans ces missions. On ne peut cependant pas dire qu’un seul de ces niveaux, central ou décentralisé, ne soit pas concerné par les situations de dépendance.

Une évolution est souhaitable en matière de décentralisation — et attendue, bien qu’avec autant d’interrogations que d’inquiétude. L’objectif premier est d’obtenir des décisions cohérentes, répondant aux besoins locaux, et qu’il soit possible de mettre en œuvre rapidement. Le maintien d’une solidarité nationale doit évidemment être préservé : dans les inquiétudes croissantes qui se manifestent aujourd’hui, l’aspect financier est essentiel et la crainte d’un désengagement de l’Etat récurrent. Certains évoquent en premier lieu les dysfonctionnements de la déconcentration. Les décisions de l’Etat sont bien annoncées par le préfet, qui charge le DDASS de la mise en œuvre. Mais c’est la DRASS qui dispose des crédits, qui, de fait, sont répartis par le ministère, sous réserve de « Bercy ». Face à ces lenteurs et à la complexité de ces circuits, sources de blocages, beaucoup pointent les lourdeurs de l’organisation administrative de l’Etat et espèrent une « vraie » décentralisation.

Quelle répartition des rôles ? Quelle cohérence ?

Concernant la dépendance, un premier constat met en évidence que le partage des responsabilités entre Conseil général et Etat est source de retards et de complications. De tailles très variables, les communes appartiennent à des bassins de vie regroupés sous des formes diverses. Pour parler de nouveaux pouvoirs décentralisés, il faudrait déjà déterminer qui, de la commune ou du groupement, est réellement investi d’une responsabilité. Or, les compétences ne sont souvent pas claires, ni surtout clairement identifiées par le citoyen. Le Conseil général, dans ce contexte, bénéficie au moins d’une certaine stabilité politique, d’une régularité administrative et d’une expérience déjà ancienne en matière d’action sociale, notamment depuis la décentralisation du début des années 1980. Ce n’est pas le cas de l’Etat, représenté par le préfet — qui délègue ses missions au Directeur départemental des affaires sociales et sanitaires (DDASS) —, les préfets restant peu de temps en poste. Les DDASS sont aussi renouvelés tous les 3 ou 4 ans, surtout dans les départements de petites ou moyennes taille. Compte tenu des délais d’instruction et de réalisation d’un équipement, aucun « couple » préfet/DDASS ne peut suivre une opération de l’instruction du dossier à l’inauguration du bâtiment.

Dans ces conditions le sentiment d’être associé et porteur des projets est naturellement du côté du Conseil général. La loi 2002-2 — qui, entre autres, définit les rôles respectifs entre les conseils généraux et l’Etat dans les divers types d’établissements — marque dans ces deux domaines à la fois un partage des missions et la prépondérance du président du Conseil général en cas de désaccord dans l’établissement des schémas départementaux. La réalité aujourd’hui est que les services de l’Etat n’ont pas les moyens humains et matériels de suivre toutes ces actions avec diligence. Le seul véritable obstacle à un transfert total des missions réside dans l’incertitude en cas de transfert d’une enveloppe budgétaire destinée au maintien d’une solidarité nationale et régionale dans des départements à faibles revenus et souvent à population dépendante importante. Si cette solidarité nationale est assurée a minima, le renforcement des pouvoirs du département est souhaitable en lui conférant un rôle de décideur final. La lisibilité pour tous les acteurs serait renforcée.

Les communes portent toutes une attention aux personnes dépendantes. Leur rôle va de l’accessibilité aux politiques de transport en passant par la gestion directe à travers les CCAS de services d’aides à domicile ou d’établissement d’hébergement. Le partage de responsabilité avec le département est sûrement un facteur d’équilibre des services et des implantations géographiques. Le vrai problème reste celui de la détermination du niveau retenu pour la politique locale : la commune au sens strict ? Le groupement de communes (EPCI, agglomération) ? Le principe de la responsabilité locale de la commune avec capacité de transfert aux autres niveaux semble une bonne chose. Conserver aux maires les présidences des conseils d’administration des établissements sanitaires et médico-sociaux publics, conforte en tout cas l’engagement local.

Quant à la région, qui coordonne ou va coordonner de nombreuses politiques, curieusement, dans le cadre des personnes âgées ou handicapées, et a fortiori dépendantes, aucune disposition ne semble être annoncée. Plusieurs aspects militent, cependant, pour conférer à la région certaines responsabilités dans ce domaine, non pas pour se substituer aux départements mais en compléments des initiatives locales et dans la perspective de renforcer la cohésion et l’équité territoriale.

À ce titre on pourrait suggérer :

- une politique coordonnée en matière d’animation et d’activités culturelles ;

- une politique de transports adaptée ;

- la coordination, voire la création et la gestion d’établissements accueillants des personnes à dépendance spécifique dans des secteurs géographiques dépourvus de telles réalisations ;

- la formation des personnels, en particulier la formation continue en particulier pour pallier le déficit actuel.

Simplifier les procédures

On peut se réjouir aujourd’hui, même si les besoins insatisfaits et les problèmes demeurent nombreux, d’une évolution qualitative globalement favorable en ce qui concerne la dépendance et le handicap. Mais quantitativement, on sait que l’essentiel du problème est devant nous. La situation actuelle, qui pêche surtout par les délais de mise en œuvre, se caractérise par des approches et des réponses contrastées, qui perdureront quelles que soient les futures réformes. La complexité de la chaîne administrative, le poids des mentalités, ont aussi des effets induits considérables. On peut dire que chaque maillon de la chaîne est responsable d’un ou de plusieurs retards, même si le dévouement et la qualité du travail ne sont pas en cause. Les dossiers à remplir sont rarement uniques pour diverses administrations et leur complexité demeure. Les procédures continuent souvent à être enclenchées les unes après les autres et rarement de manière simultanée. La simple absence d’un agent peut bloquer un dossier de nombreux jours. Les réunions de coordinations sur place des divers « tuteurs » concernés par une décision commune sont encore trop exceptionnelles. Pour des raisons d’équité et pour associer un maximum de compétences, on multiplie les structures consultatives, qui ont des délais d’instruction, des compositions souvent pléthoriques, ou encore des sensibilités variant d’une séance à l’autre. Consultatives, ces structures deviennent souvent élément de décision, car il est rare de ne pas suivre leur avis. Pourquoi alors ne pas les responsabiliser et leur laisser la possibilité de recueillir des conseils et avis si nécessaires ?

Certains intervenants dans la prise de décisions travaillent dans l’absolu, comme s’ils bâtissaient une cathédrale pour des siècles ! Ils manquent de réactivité et de capacité d’écoute des bénéficiaires. Si la personne dépendante souhaite une réponse de qualité, elle n’a ni le temps pour elle ni souvent la possibilité de trouver une solution de remplacement. Un jour perdu par négligence ou par exigence tatillonne est un jour volé à la satisfaction d’un besoin urgent. Au-delà de l’évolution des structures, une politique de sensibilisation et de communication des personnels serait le gage d’une meilleure mise en œuvre. Les choses bougent dans ce domaine, mais le travail est toujours à « remettre sur le métier » !

J-P.L & G.S.

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